Papier électronique : voyage dans le futur avec Éric Le Ray

Éric
Le Ray, qui a piloté l’ouvrage collectif La
bataille de l’imprimé à l’ère du papier électronique, n’en est pas à ses
premières réflexions sur la révolution à laquelle doivent faire face les médias
papiers. Même si on a vu disparaître en 2008 nombre de publications papiers,
souvent au profit de leur pendant Internet, et que ce phénomène devrait
s’intensifier en 2009, Éric Le Ray s’intéresse à la question depuis plus d’une
décennie. Livre d’ici a rencontré le docteur, dont le dernier ouvrage a été
publié aux Presses de l’Université de
Montréal en novembre dernier.
De l’imprimé au
numérique
Officiellement
écrit sous la direction d’Éric Le Ray et du professeur de communications à la
retraite, Jean Paul Lafrance, La bataille
de l’imprimé à l’ère du papier électronique est avant tout le projet d’Éric
LeRay. Les enjeux dont traite ce livre sont ceux-là mêmes qui ont préoccupé le
long parcours universitaire de Le Ray. Ce dernier, qui fut formé au métier
d’imprimeur à l’école Estienne de Paris, a eu la révélation de sa vie lorsqu’il
est tombé sur les livres du Canadien Marshall McLuhan : « J’ai dévoré Understanding Media et Gutenberg Galaxy. Ç’a été l’élément
déclencheur qui m’a poussé à suivre les traces de McLuhan au Canada et à
m’inscrire en communications à l’université ParisVIII-Vincennes à Sainte-Denis
en France, puis à l’UQAM au Québec », évoque Éric Le Ray.
Ensuite, c’est à à la Sorbonne, à Paris,
qu’Éric Le Ray poursuivra ses études de doctorat. Huit ans plus tard, sa thèse
de doctorat sur le fondateur de la presse moderne Marinoni déposée, il revient
au Québec poursuivre des études postdoctorales à l’Université de Sherbrooke,
auprès de Jacques Michon à la Chaire de recherche du Canada en histoire du
livre et de l’édition. En septembre 2006, au campus de Longueuil de
l’Université Sherbrooke, Le Ray présente un colloque portant sur La bataille de l’imprimé à l’ère du
numérique, colloque qui servira de point de départ à l’ouvrage collectif. Les
intervenants sont autant issus du milieu universitaire que professionnel :
« Je trouve important que les universitaires ne débattent pas uniquement
entre eux », explique Éric Le Ray.
Parmi
la trentaine d’auteurs qui ont signé un texte dans l’ouvrage collectif,
mentionnons Bernard Descôteaux, du quotidien Le Devoir, Hervé Foulon, des Éditions Hurtubise-HMH, Denis
Vaugeois, de Septentrion, Jacques Michon, de l’Université de Sherbrooke et
Jean-Paul Baillargeon, chercheur retraité de l’INRS. Ce qui ressort de cette
brochette de textes, qui sont pour la plupart limpides, c’est la mise en
perspective de la révolution industrielle et sociale que cause la migration des
médias au sens large du papier vers un support immatériel, qu’il s’appelle
Internet, cellulaire ou papier électronique. Grâce à une profondeur historique,
qui nous fait revisiter l’histoire des imprimés de Gutenberg à nos jours,
l’ouvrage piloté par Éric Le Ray se positionne au dessus de la mêlée des
alarmistes geignards et des futurologues fantaisistes.
De Gutenberg à
Xerox
«Lorsque
Guntenberg a inventé la typographie, il a commencé par imiter l’écriture
manuscrite des calligraphes pour les transposer sur les caractères métalliques
mobiles utilisés par les premiers maîtres imprimeurs », relate Éric Le Ray. «La
technologie dominante de l’époque, c’était le recours à des copistes, mais le
nombre de copistes nécessaires devenant trop imposant, il a fallu trouver un
moyen plus efficace», continue Éric Le Ray. Ce dernier compare les débuts de
l’imprimerie à ceux du papier électronique, dont un bon exemple est le lecteur
d’Amazon, le Kindle, qui fait figure de précurseur auprès des masses en
Amérique du Nord : «Tout, que ce soit son usage, c’est-à-dire lire un livre, ou
son design, est fait pour évoquer le livre. Sa couleur, le banc, et son
emballage, qui prend la forme d’un livre, imitent également le livre
tradiotionnel.» Ainsi, de la même manière que l’imprimerie a développé sa
propre typographie, Éric Le Ray prévoit que le papier électronique développera
son propre langage.
Éric Le Ray traite aussi de l’impression
numérique, qui a peu à voir avec le papier numérique, mais qui, depuis quelques
années, transforme l’industrie de l’imprimerie beaucoup plus que le papier
numérique ne l’a encore fait : « L’invention de l’imprimerie a d’abord
permis de reproduire les livres, qui existaient déjà, de manière beaucoup plus
rapide. Les techniques ont évolué et l’imprimerie a donné naissance à la
presse, un concept qui était impensable à l’époque des copistes. Avec
l’introduction des presses rotatives de Marinoni, puis des presses offset, on a
été capable de produire de plus en plus avec de moins en moins d’interventions
humaines dans la chaîne graphique. » Pour Éric Le Ray, l’impression numérique,
où les étapes du prépresse, de l’impression et de la finition sont fusionnées
en une seule, constitue l’aboutissement logique de l’évolution de l’imprimerie.
L’imprimerie numérique, qui permet aussi
la personnalisation de imprimé en fonction de son destinataire, une caractéristique
qui fait la force d’Internet, est sans doute la dernière évolution possible de
l’imprimerie : « Avec l’impression numérique, on parle encore d’évolution.
Par contre, avec le papier numérique, on peut parler de révolution », explique
Éric Le Ray. Étonnamment, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’invention
de ce qu’on appelle papier électronique, dont le brevet est géré par la société
E-Ink du M.I.T., n’est pas une invention récente : «Le papier électronique
a été développé à Pao Alto, le centre recherche de Xerox, en 1972 par
l’ingénieur Nick Sheridon. À cette époque, où le concept d’ordinateur personnel
était encore vague et où le web n’existait que sous la forme d’un projet, Xerox
n’était pas intéressé. Ils n’y voyaient pas d’application commerciale. Elle
vendit son brevet en 1996 au MIT, qui créa la société E-Ink par la suite»
Le futur du
papier
Éric
Le Ray, qui observe une tendance lourde vers la dématérialisation des contenus,
n’a par ailleurs pas de crainte quant à l’avenir du papier bien réel : «
Si le tirage des journaux et même des magazines est en baisse dans certaines
parties du monde et que de plus en plus de documents sont transmis par
Internet, on n’a jamais autant consommé de papier dans l’histoire de
l’humanité. Cela s’explique, entre autres, par le fait qu’on imprime plus que
jamais sur les imprimantes personnelles et que les pays émergents utilisent de
plus en plus de papier. »
Malgré
tout, c’est clair dans l’esprit d’Éric Le Ray, tant la presse écrite que les
livres abandonneront éventuellement le support papier au profit des appareils
électroniques et du papier électronique : « Les études démontrent qu’à
cause de la lumière émise par les écrans, il est plus fatigant pour l’œil
humain de lire longtemps sur un écran, quoique les comportements changent
rapidement en matière d’habitudes de lecture. Le papier électronique ne
réverbère par la lumière, car il n’est pas rétro-éclairé et, en plus, ne
consomme que très peu d’électricité », explique Éric Le Ray.
Pour
l’instant commercialisé sous la forme de livre électronique rigide, comme le
Kindle d’Amazon ou le PRS-505 de Sony, le papier électronique a, sur le plan
technique, un potentiel immense : « Pour l’instant, on est limité au noir
et blanc, mais il y a déjà des prototypes qui permettent d’afficher la couleur
et où l’on pourra avoir du son, de la vidéo et de l’interactivité associé avec
de l’hyper-texte. C’est également une technologie qui permet de produire des
appareils minces et flexibles comme une feuille de papier, mais rien de tel n’a
encore été commercialisé. » Ainsi, malgré le succès relatif du Kindle aux
États-Unis, le papier électronique n’en serait qu’à ses débuts.
«
Le cellulaire devient un appareil multifonction et les ordinateurs sont de plus
en plus mince et petits. On se dirige vers un appareil portatif à tout faire.
Donc, on peut imaginer qu’à terme, il sera possible d’avoir une technologie de
papier électronique superposée à un écran plus traditionnel, qui permettrait
d’aller sur Internet, de prendre des photos, d’envoyer des courriels, d’écouter
de la musique, etc. », entrevoit Éric Le Ray. Entre-temps, le chercheur associé
au département des communications de l’UQÀM planche sur l’organisation d’un
second colloque, qui aura lieu le 12 mars 2009, au Cnam, à Paris, et qui
portera notamment sur les nouveaux modèles d’affaires des industrie qui
dépendent de l’imprimé.














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